De l'autre côté de la rue, il y avait le lycée, les cafés, il y avait
les aînés, les flâneries dans les rues de la ville... il y avait tous les
rêves, Julie, Marthe ou Madame Arnoux, c'était selon. Il y avait Salomé,...
Et puis Elsa.
Au sortir du lycée, il y avait le soleil, il y avait la plage, il y avait
les amours, les vitrines et les néons qui flambaient de toutes leurs
modernités - tourne-disques et transistors, trente-trois tours, livres
de poche et mocassins Iowa, Vélo Solex et Vespa... Parler, lire,
écouter, s'indigner, disputer, manifester, c'était la même chose. La
vie ressemblait à ce qu'en disaient les livres... «La vie est à
nous...» comme le croyait toute la génération de l'après-guerre.
Sur le port, le Génie de la mer, l'Homme de Cuverville comme
on l'appelait, montrait l'horizon. Là-bas était l'aventure, là-bas était
la vraie vie...
Mais à la nuit, la ville s'éclairait d'une étrange lueur bleutée.
Celle d'un petit écran bombé dont les images sous le discours lénifiant
montraient toutes les cruautés du monde et jetaient sur nos
joies un voile d'angoisse et d'inquiétude... Le monde n'était pas
beau et les hommes n'étaient pas bons !
De l'autre coté de la Rade, il y avait la Méditerranée, il y avait
l'Algérie où il faudrait peut-être mourir un jour...
Toulon 1956-1962... Années de ce temps et de ce lieu où l'on
ne faisait que passer, devenues «choses d'un monde inachevé»
selon la belle formule de Carlos Fuentes, «transformées, changées
en Histoire, en narration, en langage, en expérience, en lecture sans
fin...»