De la fin des invasions magyares, dans le second tiers du Xe siècle, jusqu'en 1300, l'Alsace connut un
accroissement continu de chantiers de constructions fortifiées privées, traduit par l'édification de dizaines de
châteaux sur le versant oriental des Vosges. Posés sur un sommet bien visible, ces édifices cumulaient les
fonctions de résidence privée et de protection publique, et leurs parements furent conçus pour répondre au
mieux à de telles exigences militaires, résidentielles et ostentatoires.
Notre connaissance des chantiers de construction, ou «art de bâtir», a connu de grandes avancées
grâce à l'archéologie du bâti accompagnant les restaurations entreprises en Alsace depuis trois décennies.
Ces études permettent, par la documentation des phases de construction, d'aborder les questions relatives
au fonctionnement d'un chantier et à la gestion des matériaux. En raison du nombre considérable de sites,
la recherche a été centrée sur un corpus d'une vingtaine d'exemplaires, représentatifs sur le plan chronologique
et illustrant la diversité des ressources géologiques réparties entre le socle gréseux au nord et la
zone cristallophyllienne, plus diverse, au sud du massif. L'étude intègre, de ce fait, l'identification de carrières
médiévales et une ouverture vers les sciences dites «dures» à travers les analyses physico-chimiques des
matériaux. Cette démarche novatrice permet d'aborder la composition des mortiers ou la mise en évidence de
la sélection des roches employées dans les parements et/ou le blocage. Elle contribue à révéler l'existence
de circuits d'approvisionnements courts des divers matériaux nécessaires à la construction (pierres, chaux,
sable, eau...). La mise en route du chantier est abordée par le biais de l'étude des traces d'échafaudages,
d'engins de levage, voire de la décomposition des étapes de travaux. À travers l'histoire de la construction,
nous abordons les savoir-faire mis en oeuvre, réalisés par une main d'oeuvre salariée ou servile, la manière
de les organiser dans le déroulement du chantier, et le poids de leur investissement pour le maître d'ouvrage.
La multitude de châteaux forts édifiés entre le Xe et la fin du XIIIe siècle révèle les choix, voire la compétition,
entre un modèle imposé d'architecture monumentale en blocs à bossages, apanage des tailleurs de
pierres, et celui, économiquement différent, d'une architecture du moellon et du mortier, mis en oeuvre après
1200 par le maçon dans les résidences de ministériels comme les forteresses royales.