1953 : deux amis, Thierry Vernet
et Nicolas Bouvier, réalisent
ensemble un rêve d'enfance en faisant
un voyage d'un an et demi
entre la Yougoslavie et l'Afghanistan,
avec une petite Fiat Topolino et
très peu d'argent en poche. Bouvier
l'a magnifiquement raconté dans
L'Usage du monde, et tous ses lecteurs
se souviennent des dessins de
Vernet qui l'illustrent...
Si ce monumental ensemble de
lettres, écrites quasi quotidiennement
et envoyées semaine après
semaine par le jeune peintre et dessinateur Thierry Vernet à sa famille, sur
une période de dix-sept mois, de juin 1953 à octobre 1954, n'était qu'un
addenda à L'Usage du monde, l'éditer dans son intégralité pourrait à bon
droit apparaître comme une entreprise inutile. Or il n'en est rien. Peindre,
écrire chemin faisant procure des plaisirs entièrement neufs ; il appartient
à une catégorie littéraire très rare : celle du chef-d'oeuvre involontaire. En
effet, dans son désir de ne rien perdre de ce qu'il voit au cours de son voyage,
Thierry Vernet ne retient jamais sa plume ; chaque événement, ombre,
couleur, personnage de rencontre nourrit son imagination, tant picturalement
que littérairement - même si à aucun moment il ne prétend faire
oeuvre d'écrivain. Et ce qui est prodigieux, dans ces pages, c'est le naturel,
la gaieté et l'humour (féroce à l'occasion) avec lesquels tout est narré par
le menu.
Ainsi, la galerie de portraits de Vernet est d'une richesse extraordinaire
; il semble avoir suivi le conseil de Scott Fitzgerald : «Commencez par
peindre un individu et vous aurez créé un type. Commencez par peindre un
type et vous n'aurez rien créé.» Il y a comme ça, dans ce livre à la liberté
exceptionnelle, des dizaines d'individus croqués avec tant d'esprit qu'on
en reste pantois.
A n'en pas douter, ces lettres prennent une digne place à côté de celles
d'Eugène Delacroix, Vincent Van Gogh ou Paul Gauguin, épistoliers de
génie ; le contact avec le concret, la fidélité à la nature et à sa force, l'exigence
de l'artiste face à sa toile : à tout cela, le lecteur participe. Et même
davantage : il se fond dans le regard de l'artiste, dans son oeil intérieur, et
conserve les émotions du peintre dans sa mémoire.