L'histoire qu'on lira dans le présent dossier commence par la rencontre au
Val-de-Grâce, autour d'une table à dissection, de deux étudiants en médecine,
poètes à leurs heures. Le surréalisme n'aurait pas pris l'orientation que nous lui
connaissons, notamment dans ses rapports avec la science, si deux de ses principaux
animateurs, Aragon et Breton, n'avaient pas eux-mêmes pratiqué la
médecine en temps de guerre et, parce qu'ils avaient une complexion de poètes,
n'en étaient ressortis avec d'intenses frustrations. De là leur enthousiasme non
dissimulé pour Dada qui avait le mérite, à leurs yeux, de balayer tous les principes
ayant conduit à ces ruines ambiantes. Ils approuvent absolument le dédain
qu'exprime Tristan Tzara envers l'esprit scientifique dans son Manifeste Dada
1918 : «La science me répugne dès qu'elle devient spéculative-système, perd
son caractère d'utilité - tellement inutile - mais au moins individuel.» Dégagé
de ses langes, le surréalisme continue d'affirmer le même mépris pour une civilisation
qui n'a pas su prévenir un tel désastre intellectuel et humain. À son
habitude, Aragon surenchérit au cours d'une conférence madrilène : «Je maudis
la science, cette soeur jumelle du travail.» Il faut dire, à sa décharge, qu'il avait
été dépassé, et de loin, par Antonin Artaud dans sa Lettre aux Médecins-Chefs
des Asiles de Fous. Cette attitude offensive, visant les pouvoirs d'établissement,
comme aurait dit Pascal, et particulièrement les forces positivistes, était sans
doute nécessaire au sortir du carnage. Il fallait absolument redonner au rêve, à
l'imagination, à la pensée analogique même, la place qu'on leur avait confisquée.
C'est ainsi que Breton fera état, dans le Second Manifeste du surréalisme,
d'une prédiction du Commandant Choisnard selon laquelle une conjonction
d'Uranus et de Saturne, serait susceptible d'engendrer une «une école nouvelle
en fait de science». Or, précise-t-il, cette conjonction caractérise le ciel de naissance
d'Aragon, d'Éluard et le sien.