Essayer de comprendre les grandes constantes de la philosophie russe, c'est abandonner
certaines représentations habituelles pour un lecteur occidental - non pas découvrir
une différence au sens strict, mais une autre répartition des centres d'intérêt.
En 1955, Vycheslavtsev écrivait : «Les problèmes fondamentaux de la philosophie
universelle sont aussi, bien évidemment, ceux de la philosophie russe. En ce sens, il
n'existe pas de philosophie spécifiquement russe. Mais il existe une manière russe
d'aborder les problèmes philosophiques universels, une aptitude proprement russe à
les vivre et les prendre en charge.»
Ce Dictionnaire contribue à situer la pensée russe par rapport à l'Europe, et cela
dès les origines.
Depuis un demi-siècle, le regard porté sur la Russie ancienne (XIe-XVIIe siècles)
s'est transformé, permettant de donner toute sa place à une tradition spirituelle moins
tournée vers le raisonnement que vers le silence, la contemplation, l'ascèse - tendance
également présente en Occident, mais moins exclusive.
On sait qu'en Russie les contraintes de l'histoire (régimes autoritaires, censure,
emprise d'une idéologie totalitaire...) ont pesé particulièrement lourd. Elles sont proportionnelles
à l'ampleur des questions suscitées. Au XIXe siècle, à travers l'histoire
d'institutions telles que les universités, on découvre une peur panique de toute pensée,
considérée comme une menace pour l'ordre établi. C'est à cause de ces conditions
d'existence que le manque d'une philosophie critique se fait sentir au moins jusqu'à la
seconde moitié du XIXe siècle. Mais la faiblesse presque constante de la philosophie
institutionnelle explique aussi, peut-être, la floraison de théories parfois très surprenantes,
originales, non conventionnelles - tradition qui se maintiendra au XXe siècle,
où sous la chape de plomb du régime soviétique on découvrira un véritable foisonnement
idéologique.
C'est au XXe siècle surtout (en URSS ou dans l'émigration) que la philosophie russe
rejoint véritablement la conception occidentale de la philosophie. À côté du marxisme
ou des vastes systèmes développant la notion d'unitotalité, on rencontre des phénoménologues,
des existentialistes... qui, cette fois, ne sont pas des imitateurs. Certains
rapprochements sont inattendus. On découvre ainsi que Pascal est au coeur de tout un
domaine de la pensée russe.
Ce Dictionnaire fait écho à d'autres entreprises : à la monumentale Histoire de la
littérature russe publiée chez A. Fayard, qui a montré que tout panorama un peu exhaustif
de la culture russe ne peut ignorer sa philosophie ; au Vocabulaire européen des
philosophies, qui a souligné l'apport original de la Russie sur le plan conceptuel. Mais
sa visée propre est de relier les différents concepts originaux à la culture et à l'histoire
qui les ont forgés. Dans la refonte de l'original russe, on s'est attaché à faire ressortir la
spécificité de cette philosophie et de ses conditions d'apparition. On trouvera parfois
même certains grands événements dont l'incidence sur le développement ultérieur de
la pensée est indiscutable (par exemple les Décembristes).
L'ambition de ce Dictionnaire est de faire pressentir la richesse d'un domaine
philosophique qui commence à se découvrir, de dépasser les jugements ou sympathies
convenus, pour proposer un travail de compréhension en profondeur, offrant un nouvel
angle d'approche de la culture russe.