L'oeuvre de Tocqueville fut écrite sous la préoccupation constante d'une
seule pensée : l'avènement de la démocratie. Avènement au cours duquel,
par des voies sinueuses et obscures, la société, selon ses propres termes, change
de forme, et l'humanité de condition. Avènement au cours duquel une humanité,
en se déprenant peu à peu de sa structuration hiérarchique, s'ouvre progressivement
à une expérience neuve de l'autre comme semblable, et est du même coup
attirée vers deux directions diamétralement opposées, comme si elle était tiraillée
d'un côté par l'évidence de sa destination exclusivement sensible, et d'un autre
côté par la conviction d'une destination suprasensible. D'un côté, le repli sur soi
d'individus essentiellement mus par leurs intérêts bien entendus, exclusivement
mobilisés par la recherche du bien-être ; de l'autre une interrogation renouvelée
et un débat collectif sur la distinction du juste et de l'injuste, du légitime et de l'arbitraire.
D'un côté, une atomisation qui engendre un conformisme généralisé, de
l'autre le pouvoir d'assumer sa propre liberté, reconnu comme un droit de chacun
et non plus comme un privilège. D'un côté, une humanité qui ne se laisserait déterminer
que par des mobiles empiriques, de l'autre une humanité devenue sensible
à l'idée d'une dignité de l'homme comme tel. D'un côté, une humanité prisonnière
des évidences démocratiques, de l'autre une humanité ouverte aux énigmes
que la démocratie a fait naître en son sein. La démocratie, d'après Tocqueville,
n'est vivante que délivrée de ses propres évidences. C'est précisément ce qu'entend
suggérer le titre de cet ouvrage : Tocqueville. La démocratie en questions.