Terre de déploration, de ferveurs et de démesure,
de beautés éclatantes et de dévastations, Haïti,
morceau d'île dans les eaux caraïbes, est une terre
singulière. Première république noire du monde,
aujourd'hui lieu de désolation après avoir suscité
tant d'émerveillement et d'espoir, Haïti semble
devoir sa survie à l'extraordinaire vitalité de ses
créateurs de l'instant et des lendemains.
Qu'ils demeurent en Haïti et poursuivent le combat,
de Duvalier(s) en Aristide, de «macoutes»
en «chimères», ou qu'ils aient été contraints à
la déchirure de l'ailleurs, les artistes haïtiens en
appellent aux fleurs d'insomnie, aux arbres-musiciens,
dans la rue des pas perdus ou sur la piste
des sortilèges. Dès lors, ils gouvernent la rosée,
ensorcellent les montagnes, possèdent la pleine
lune et, debout, relèvent les affres d'un défi.
Ainsi de Petit Goave ou de Jérémie, de Miami ou de
Québec, de Port-au-Prince ou de Jacmel, de Dakar
ou de New York, de Paris ou de Lézignan, d'île
ou d'exil, les poètes, romanciers et dramaturges
maintiennent haut et fort l'écriture du grand livre
des douleurs des hommes de plein vent, des fils de
misère et des femmes-jardins.
Ainsi, lorsque tonnent les folies des hommes et la
furie des éléments, il reste les fièvres et le sursaut
des talents, la fugue dans la schizophrénie ardente
d'un imaginaire fécond, dans l'ombre du doute et
dans l'éblouissement des mots.
Bernard Magnier