Comment transformer en livre des souvenirs, des témoignages, des photos, des dessins, des peintures, des poèmes, des entretiens, des textes écrits, des séquences de parole découpées lors de discussions à bâton rompu ? Comment organiser et rendre visible la cohérence d'un puzzle dans lequel chaque histoire particulière prend naturellement place, participe et éclaire l'histoire collective ?
Nous avons choisi de faire, de tous ses éclats de mémoire(s) un livre miroir. Comme un miroir il reflète des multiples visages sans changer ce qui le définit comme objet et sans toucher à son essence. Comme un miroir il ne hiérarchise pas, il ne classe pas. Comme un miroir, il donne à voir et seulement cela.
Ce livre contient des témoignages d'exilés sud-américains venus à Lyon poussés par les régimes militaires de l'Amérique du Sud. Il comporte des témoignages du vécu personnel des événements en Amérique du Sud (vie militante, prison, torture, fuite, peur, sentiments et réactions des enfants, des conjoints non militants...) mais aussi et surtout des témoignages de la vie en France de ces hommes et femmes qui ont laissé derrière eux leurs repères, leur langue maternelle, leurs références culturelles, le droit d'exercice de leur profession, leurs familles, leurs modes de vie, leurs biens. Ils portaient comme bagage le deuil de leurs espérances, de leurs compagnons et de leurs proches, ils étaient meurtris par leurs souffrances et désorientés par leur départ précipité et aveugle. L'accueil solidaire et souvent chaleureux qu'ils ont trouvé depuis leur arrivée sur le sol français les a aidés à se restructurer et à revivre.
Tout en étant un document historique qui donne la parole aux témoins, ce livre est d'une étonnante actualité : montrant les voies tortueuses de l'exil il éclaire les multiples obstacles d'enracinement en terre d'accueil. Il se veut ainsi un pas dans la compréhension de l'altérité, pour que ceux qui ont sauvé les exilés sud-américains, sachent reconnaître leur relève sur les chemins du malheur qui continuent, hélas, à être des routes trop fréquentées.
Il y a plus de trente ans avait lieu à Santiago du Chili un coup d'État sanglant qui mettait fin à la démocratie et instaurait plus de quinze ans de dictature.
À l'occasion de la commémoration du trentième anniversaire en partenariat avec Espaces Latinos, c'est aussi la solidarité entre Français et Chiliens exilés qui avait été mise en avant par le biais d'une exposition d'affiches évoquant les différentes actions menées à Lyon en faveur des réfugiés sud-américains et aussi par eux-mêmes.
Il faut en effet garder à l'esprit que la « résistance » chilienne à la dictature (c'est vrai également pour l'Argentine, l'Uruguay et tous les pays d'Amérique latine confrontés au problème) s'est pour une large part organisée à l'étranger, et notamment en France, à Lyon.
Les réfugiés sud-américains ont été particulièrement bien accueillis par la population française, sensible à leur cause. L'opinion publique a très tôt été informée, par les biais des associations luttant pour les droits de l'homme, par les comités de soutien, des atrocités commises par les juntes militaires. C'est sans doute en partie grâce aux pressions de l'ensemble des opinions publiques internationales que ces régimes ont fini par disparaître.
Cela prouve à nouveau que la société civile a un vrai rôle à jouer dans les affaires du monde.
Le bon accueil réservé à ces exilés a, on le sait maintenant avec le recul, amplement favorisé leur intégration, même si celle-ci ne s'est pas faite sans souffrances et sans déchirements.
Je pense aussi que la présence de ces réfugiés - latino-américains dans les années 1970, venus d'ailleurs aujourd'hui - doit au-delà d'un vrai devoir de solidarité, contribuer à nous faire prendre conscience de la fragilité de la démocratie et de la liberté.