«L'observateur de la classe politico-administrative française ne peut s'empêcher
de constater combien l'exercice du pouvoir y est conforme au modèle
des sociétés plurales. Il ne s'agit pas ici du pouvoir théorique organisé par la
Constitution et décrit dans les manuels, celui du Parlement et du Gouvernement,
mais plutôt de celui des grands corps et des états-majors de partis et de
syndicats : ce sont les détenteurs du pouvoir réel. Chacun le détient dans un
domaine bien déterminé. Les ministres passent, mais les Grands Corps conservent
chacun autant de représentants dans les cabinets et à la tête des administrations
centrales. Perdre une direction déclenche la bataille de tout un corps
contre le gagnant et entraîne une obligation de compensation.
Dans ce partage, chacun a besoin des autres. Nulle décision ne peut se passer
d'un accord des diverses directions intéressées, des responsables des
finances de l'État et des corps de contrôle. Ces accords sont souvent des
accords de compensation tacite : le conseil d'État s'égale au législateur en
énonçant des principes généraux du Droit et s'impose à l'administration en
soutenant qu'il lui revient de contrôler le rapport entre le coût et les avantages
de son action ; mais en échange il consent à ne contrôler ni les actes de gouvernement
ni dans une certaine mesure son pouvoir discrétionnaire.
En bref chacun sacrifie aux autres : c'est la logique d'une société plurale.
Et l'appareil décisionnel de l'État qui ressemble à un synthétiseur des opinions
des divers groupes qui le dirigent, rappelle fortement la nécessité d'unanimité
dans les sociétés africaines. C'est que ces groupes qui luttent pour le pouvoir
savent qu'ils ne peuvent s'en remettre à une autorité supérieure pour régler
leurs conflits : leur position à la tête de l'État les oblige à les résoudre eux-mêmes»
(Extrait de l'ouvrage).