Si le pouvoir politique en Europe et en Asie du Sud-Est a historiquement
récupéré les symboles religieux pour fonder sa légitimité
de médiateur entre le monde terrestre et le monde céleste,
rien de tel ne s'est produit dans la version sunnite de l'islam
moyen-oriental. Très tôt, la conscience musulmane, iconoclaste
et farouchement égalitaire, a suspecté dans l'État une structure
idolâtre ; très tôt elle a cherché à lui dénier toute prétention à
jouer le rôle de médiateur, ou à prétendre refléter un ordre autre
que l'ordre mondain.
Comment cette entreprise a-t-elle été menée jusqu'à son terme
et par quels moyens ? Avec quelles conséquences ? C'est en croisant
les trois histoires de l'État dans ces trois aires culturelles,
ainsi que les théologies politiques qui les ont accompagnées,
que la réponse est venue en même temps que la certitude qu'aucun
État ne peut se constituer dans un vide religieux total,
entendu un iconoclasme total. La surenchère actuelle sur «l'État
musulman» est la pièce maîtresse où se joue le drame obscur
de la conscience arabo-musulmane dans sa quête impossible de
fixer l'État sur un socle religieux inexistant, parce que sapé par
l'iconoclasme.
Dans les aires occidentale et malaise, anciennement travaillées
par l'idéologie indo-européenne et indo-bouddhiste, le lien religieux,
nonobstant ses métamorphoses, a été maintenu. Et c'est
en cela que réside leur capacité réelle d'organiser aussi bien
l'exercice du pouvoir que celui de la liberté. Au Moyen-Orient, la
rupture du lien religieux a rendu la liberté fatale au pouvoir et le
pouvoir fatal à la liberté.