«Dieu merci, je suis athée», aimait à dire Buñuel dans l'une de ces
boutades malicieuses dont il avait le secret, qui sert de titre à un
tableau de Manny Farber en 1981. Peut-être faut-il nous en souvenir
à notre tour pour pouvoir suivre ce dernier (aussi original comme
peintre que comme critique), ainsi que sa compagne Patricia Patter-son
(elle a coécrit une partie de ce livre), sur la voie inattendue de
la mobilisation aventureuse du cinéma et de ses auteurs, qui l'a
mené de la découverte, dans les années cinquante, des «films souterrains»
de Hawks, Fuller ou Siegel, alors méprisés par l'ensemble
de la critique américaine, à la défense pas toujours évidente là-bas,
dans les années soixante-dix, de ceux de Godard, Fassbinder ou
Chantal Akerman. Mais peut-être faut-il surtout, plutôt que de rappeler
une fois de plus ses combats longtemps solitaires en faveur
des séries B et de leur style bas de casse (à l'encontre des prétentions
arty d'un certain cinéma hollywoodien et européen), revenir
aujourd'hui avec lui à ce qui, ici et là, n'a toujours pas été enseveli
sous les oripeaux du Grand Art.
En substituant ainsi à la transcendance «éléphant blanc» de
l'auteur l'immanence «termite» de la politique, à la fixation sur
le nom propre de l'un la ligne de fuite anonyme de l'autre, à
l'avenir majoritaire du tout-à-l'auteur le devenir minoritaire des
films eux-mêmes, aux filiations internes du cinéma les alliances
externes avec le réel, aux héritages critiques de la cinéphilie les
contagions cliniques des alliages artistiques, et aux invariants
religieusement entretenus de la politique des auteurs les variations
chaotiques de ses ritournelles funky, Manny Farber, le
critique termite, a su faire flèche de tout bois pour s'en prendre
au bois même de l'arbre de la cinéphilie, à ses racines les plus
profondes autant qu'à ses branches les plus apparentes.
Plus encore qu'un terrier, on l'aura deviné, la galerie termite est un
rhizome en creux, en négatif, qui prolifère tel un bienheureux
chiendent à l'orée, dans les interstices et sous la surface du bâti
cinématographique.
Patrice Rollet