Après avoir tant donné à l'humanité, Athènes crée le
misanthrope, en la personne de Timon, simple idiot voué
à nier la civilisation qu'il exalte malgré lui. Exception monstrueuse
ou cas limite ? La menace est, un temps, désamorcée par les Grecs
qui tâchent de le rapprocher du cas plus clinique du Dyscolos,
dont Ménandre a exploré les contours, les composantes, qui fleurent
l'autochtonie athénienne. La philosophie n'ayant pas daigné
s'occuper, néanmoins, du misanthrope ou de l'apanthrope, il revenait
à l'anthropologie moderne d'en dégager les racines. Puis, quelque
nom qu'on donne à cette figure, l'Occident chrétien l'oublia, dans
sa lutte plus générale contre l'ennemi du genre humain, le Diable.
Serait-ce parce que Timon prêtait à rire ? Mais l'Orient grec, lui,
le transmit à la Renaissance. Pathétique et de farouche allure chez
Fregoso, où il imprègne de son expérience malheureuse la revue
générale des travers de l'humanité faite par les Jean-Qui-Rit et
Jean-Qui-Pleure de la philosophie, Démocrite et Héraclite, il réintègre
sagement les bases de données humanistes et le répertoire scolaire,
jusqu'à ce que Shakespeare, à coups de rapprochements et d'à-peu-près
géniaux, lui donne la noblesse qui lui manquait pour
fonder la dignité d'une imprécation qui tire le bilan d'un âge déjà
si vieux dans sa nouveauté.