Entre la Picardie et l'Allemagne il y a l'oeuvre de Pierre et Ilse Garnier, un
couple de poètes qui habitent Saisseval, un village à l'ouest d'Amiens.
Loin des drames de l'histoire, dont ils gardent malgré tout des échos,
le français et l'allemand résonnent heureusement dans cette oeuvre commune,
dont la remarquable unité se construit dans la pluralité des langues. Né en
1928 à Amiens, Pierre Garnier est étudiant en Allemagne après la guerre. Il
y écrit ses premiers poèmes. En 1950, c'est une étudiante allemande qu'il
retrouve à Paris et avec qui il partagera désormais sa vie et son oeuvre, laquelle
doit beaucoup à cette double rencontre.
Hasard ou revanche de l'Histoire, c'est donc au carrefour tragique où se
sont affrontées les civilisations française et allemande que naît la poésie la plus
internationale, la poésie spatiale qui, dans les années soixante, sous l'impulsion
de Pierre Garnier, s'attache à inventer une nouvelle langue poétique.
Le présent recueil s'ouvre sur la question de la «langue maternelle», à
laquelle fait écho la question du temps. Depuis la langue picarde des racines
jusqu'à la langue polyphonique des multiples rencontres, on suivra le parcours
cohérent d'une poésie qui construit peu à peu son unité ; d'abord à travers la
rencontre de la langue allemande - langue autre et langue de l'autre, car les
oeuvres de Pierre et Ilse Garnier ont ceci de particulier qu'elles sont à la fois
deux oeuvres distinctes et une oeuvre commune - puis à travers la découverte
des potentialités de l'espace et de la matière linguistique, enfin à travers le
rêve d'une langue poétique universelle qui engloberait la totalité du temps et
des pans entiers de l'Histoire.
L'idée de carrefour prend donc ici tout son sens. La poésie spatiale n'est
pas un laboratoire fermé, mais un espace ouvert où les échos des langues se
croisent ou se mêlent : plus qu'une langue de l'espace, la poésie spatiale nous
révèle l'espace de la langue.