Au-delà des particules élémentaires, les «choses» qui constituent
les objets de la science, depuis les molécules jusqu'aux entités les plus
organisées - et les plus éloignées, peut-être en apparence, d'une
caractérisation physicaliste -, sont-elles susceptibles, en principe sinon
de fait, de se voir réduites aux propriétés des entités minimales : les particules
et les forces fondamentales ? Ou bien, faut-il admettre que les
niveaux d'organisation sont irréductibles à ces entités ultimes du
monde, et donc que les transitions de l'inanimé au vivant, et du vivant
au conscient, sont, en principe, inconnaissables ? Ainsi se résument le
réductionnisme et l'émergentisme. Si l'émergentisme a connu un regain
d'intérêt dans les années 1980, notamment avec une classe de doctrines
épistémologiques appelée «matérialisme non réductionniste», le
réductionnisme est encore trop souvent perçu avec suspicion. La réduction
n'étant pas nécessairement l'élimination, il est un réductionnisme
concevable qui n'a certainement pas pour vocation de dénier existence,
autonomie et efficience aux multiples sciences, mais bien plutôt de les
rendre compréhensibles au sein d'un principe d'unité du savoir. Un dossier
de huit contributions (François Athané, Sophie Bary, Mario Bunge,
Édouard Guinet, Thomas Heams, Max Kistler, Bertrand Laforge,
François Pépin, Marc Silberstein) éclaire ces questions, principalement
pour ce qui concerne la biologie et la psychologie.
Par ailleurs, Matière première propose pour la première fois en français
une version intégrale de La Philosophie de Bergson, texte dans
lequel Bertrand Russell, dès 1912, avertissait sur le bergsonisme et le
rangeait sous le registre des philosophies antiphilosophiques, de celles
qui se précipitent dans la béatitude de l'intuition, dans l'éviction du raisonnement
fiable au profit de fatales amphibologies. En guise de
préambule, Jean-Marc Del Percio insiste sur les conséquences idéologiques
et politiques du succès du bergsonisme.
Enfin, on trouvera ici une étude de Pascal Tassy sur Teilhard de
Chardin, subordonnant son travail de scientifique à sa quête
théologique ; démarche dans laquelle on peut voir la préfiguration du
mouvement actuel de l'Intelligent Design. Puis, un article de Cédric
Mulet-Marquis sur le relativisme et le mépris postmoderne de la science,
tels qu'ils se lisent chez Isabelle Stengers.