Deux clichés sont d'emblée discutés par cet Etat des résistances dans le
monde arabe. D'abord, celui du «vide d'acteurs» civils et sociaux qui caractériserait
les sociétés non démocratiques. L'autoritarisme, le militarisme
ou les tiraillements des Etats de la région auraient pour corollaire mécanique
la confiscation rédhibitoire de tout espace autonome de mobilisation
citoyenne et de contestation sociale. Ensuite, second lieu commun mis en
perspective, l'épuisement de l'essentiel des formes protestataires dans la
figure simplifiée et réifiée des «fous de Dieu», figure qui fige et surdimensionne
la rhétorique religieuse. Les contradictions supposées intrinsèques
entre mouvements islamistes et dynamiques de modernisation sociale et
politique sont fixées a priori.
Or, les réalités des résistances à l'ordre établi et aux inégalités sociales
dans le monde arabe apparaissent, à un deuxième niveau de lecture, à la
fois plus denses et plus complexes. L'échec des politiques de développement
mimétique, l'essoufflement des moteurs idéologiques - socialisme,
nationalisme, panarabisme - des Etats post-coloniaux et les crises laissées
ouvertes par la libéralisation économique, la mondialisation et la géopolitique
du pétrole ont nourri le mécontentement social et ouvert la voie à
la (ré)émergence de sociétés civiles identitaires, nationalistes et démocratiques...
Les réactions des pouvoirs contestés oscillent entre éradication,
répression cachée, cooptation sélective, ouvertures en trompe-l'oeil et intégration
neutralisante à la scène politique.