Anatole France fut académicien, prix Nobel, et bénéficia, si l'on peut dire, de funérailles
nationales ; il fut donc académique, bien pensant et institutionnel : voilà pour le préjugé.
Or lire Le Jardin d'Épicure, L'Île des Pingouins, Les Dieux ont soif, Les Désirs de Jean Servien ou
Les Opinions de M. Jérôme Coignard, c'est découvrir un écrivain anticonformiste, acéré et ironique,
amoureux de l'érudition. Bref, il est temps de redécouvrir Anatole France dont la vision et l'écriture,
si elles ne sont pas celles d'un «moderne», sont d'une brûlante actualité.
Vers les Temps meilleurs, paru en 1927, réunit les discours et allocutions prononcés par
Anatole France lors de réunions de la Ligue des Droits de l'Homme, de la Libre Pensée ou de diverses
associations auxqulles il apporte son soutien et sa contribution. À ses côtés, Jean Jaurès, Rodin,
Ferdinand Buisson, Paul Painlevé, Marcelin Berthelot, Francis de Pressensé et tant d'autres.
Le style alerte, l'ironie brillante, la hauteur de vue et surtout l'engagement passionné aux
côtés de l'intelligence et de la liberté de ce très grand écrivain, n'ont pas pris une ride, témoignant d'un
engagement humaniste et socialiste sincère.
Ce volume nous fait revivre un homme qui, quoique académicien, fut un combattant laïque
et rationaliste, dont la parole prend une importance nouvelle aujourd'hui où les questions mêmes qu'il
aborde se posent à nouveau de façon cruciale. En 1904, par exemple, en préambule à l'une de ses
passionnantes interventions, il déclare : «Peut-être trouverai-je le moyen d'exprimer quelques vérités
utiles sur deux grands sujets qui rentrent dans le programme de notre réunion. Je veux dire la
séparation de l'Église et de l'État, et la guerre en Extrême-Orient.» Sa parole est actuelle : «La
grande valeur humaine, c'est l'homme lui-même. Pour mettre en valeur le globe terrestre, il faut
d'abord mettre l'homme en valeur. Pour exploiter le sol, les mines, les eaux, toutes les substances et
toutes les forces de la planète, il faut l'homme, tout l'homme, l'humanité, toute l'humanité.
L'exploitation complète du globe terrestre exige le travail combiné des hommes blancs, jaunes et noirs.
En réduisant, en diminuant, en combattant une partie de l'humanité, nous agissons contre nous-mêmes.
Notre avantage est que les peuples de toute race et de toute couleur soient puissants, libres et
riches. Notre prospérité, notre richesse dépendent de leur richesse et de leur prospérité. Plus ils
produiront, plus ils consommeront. Plus ils profiteront de nous ; plus nous profiterons d'eux. Qu'ils
jouissent abondamment de notre travail et nous jouirons du leur abondamment.»
Ardent défenseur de la loi laïque de 1905, de la tolérance et de la justice, des universités et
des bibliothèques populaires, il fut un artisan infatiguable de la cause du capitaine Dreyfus et de celle
de toutes les victimes de l'injustice d'État. C'est, par exemple, aux funérailles d'Émile Zola qu'il lança
sa phrase célèbre : il fut un moment de la conscience humaine. C'est dès 1903 qu'il s'élève publiquement
contre le génocide arménien.
Son attitude révèle aussi avec flamme ce qui fait parfois défaut aux intellectuels de notre
temps : l'absence de calcul, l'authenticité d'une parole sans arrière- pensées. S'il est possible qu'un jour
nous nous dirigions «vers les temps meilleurs», Anatole France n'aura pas écrit et n'aura pas été lu en
vain. Car comme il le dit en une phrase profonde dans son hommage à Ernest Renan :
«Lentement, mais toujours, l'humanité réalise les rêves des sages.»