"Dire à un homme de penser comme vous, n'est-ce pas vouloir qu'un
étranger s'exprime de même que vous ? Punir un homme pour ses erreurs,
n'est-ce pas le punir pour avoir été éduqué différemment de vous ? Si je suis
un incrédule, m'est-il possible de bannir de mon esprit les raisons qui ont
ébranlé ma foi ? Si votre dieu laisse aux hommes la liberté de se damner, de
quoi vous mêlez-vous ? Êtes-vous donc plus prudents et plus sages que ce
dieu dont vous voulez venger les droits ?
Les sectateurs d'une religion qui ne prêchent en apparence que la charité,
la concorde et la paix, se sont montrés plus féroces que des cannibales ou des
sauvages toutes les fois que les docteurs les ont excités à la destruction de leurs
frères. Il n'est point de crimes que les hommes n'aient commis dans l'idée de
plaire à la divinité ou d'apaiser son courroux.
Mourir pour une religion ne prouve pas qu'une religion soit véritable ou
divine : cela prouve tout au plus qu'on la suppose telle. Un enthousiaste, en
mourant, ne prouve rien, sinon que le fanatisme religieux est souvent plus
fort que l'amour pour la vie. Un imposteur peut quelquefois mourir avec
courage ; il fait alors, comme on dit, de nécessité vertu.
Mourir pour une opinion ne prouve pas plus la vérité ou la bonté de cette
opinion, que mourir dans une bataille ne prouve le bon droit du prince aux
intérêts duquel tant de gens ont la folie de s'immoler. Le courage d'un martyr
enivré de l'idée d'un Paradis n'a rien de plus surnaturel que le courage d'un
homme de guerre enivré de l'idée de la gloire ou retenu par la crainte du
déshonneur.
"Immolez votre raison, renoncez à l'expérience, défiez-vous du témoignage
de vos sens, soumettez-vous sans examen à ce que nous vous annonçons au nom
du ciel." Tel est le langage uniforme de tous les prêtres du monde ; ils ne sont
d'accord sur aucun point sinon sur la nécessité de ne jamais raisonner quand il
s'agit des principes qu'ils nous présentent comme les plus importants à notre félicité !
Je n'immolerai point ma raison : parce que cette raison seule peut me
faire distinguer le bien du mal, le vrai du faux. Si comme vous le prétendez
ma raison vient de Dieu, je ne croirai jamais qu'un dieu que vous dites si bon
ne m'ait donné la raison que pour me tendre un piège, afin de me conduire
à la perdition. Prêtres ! en décriant la raison, ne voyez-vous pas que vous
calomniez votre dieu, dont vous nous assurez que cette raison est un don ?
Le premier pas vers l'humanité est de permettre à chacun de suivre en
paix le culte et les opinions qui lui conviennent. Mais cette conduite ne peut
plaire aux ministres de la religion, qui veulent avoir le droit de tyranniser les
hommes jusque dans leurs pensées."
D'Holbach
Le bon sens