Pendant longtemps les historiens n'ont tutoyé que les princes et les rois, les généraux
et leurs batailles, les écrivains et les artistes.
Ils ont progressivement redécouvert les «gens d'en bas», allant même jusqu'à
scruter la «micro histoire» des villages.
C'est dans cet esprit que Marc Justafré s'est attaqué à faire revivre ses lointains
ancêtres.
En effet, les Justafré étaient des gens modestes pour être représentatifs de la
paysannerie du Vallespir, du XVIe au XIXe siècle, assez notables cependant et
suffisamment enracinés dans leur territoire pour qu'on puisse à travers eux retracer
les grandes lignes de l'évolution d'une communauté montagnarde.
À travers la saga des Justafré on peut aussi saisir la formidable permanence d'une
société «à maisons» où le mas n'est pas seulement une construction de pierre
mais aussi le siège d'une exploitation où s'ancre un lignage.
Las Illas, malgré son nom, n'est pas une île, un isolat. Le village a été constamment
secoué par les bourrasques de l'histoire, ballotté d'une seigneurie à une autre, d'un
État à un autre d'un régime politique à un autre. À peine plus qu'un hameau, la
commune de Las Illas doit à un accident de l'histoire, le Traité des Pyrénées, sa
situation frontalière.
Pour les royaumes, cette frontière était un «limes», un «boulevard» militaire
laissant face à face jusqu'au XIXe siècle deux grandes puissances européennes
souvent affrontées. Mais ce fossé né d'une transaction diplomatique tranchait dans
le vif des territoires catalans et n'abolissait pas d'un coup de baguette magique les
lieux ancestraux des populations locales, liens de familles et liens de voisinages
entre des gens partageant la même langue, les mêmes coutumes, les mêmes
pèlerinages. Cette frontière demeurait pour eux une charnière, un lieu d'échanges
et de complicités.
Michel Brunet