On ignore presque tout de Lagneau. Son prénom demeure
un mystère, son patronyme est probablement un sobriquet,
et les contours mêmes de son oeuvre sont flous, tant le mépris
avec lequel les historiens d'art ont longtemps considéré ses dessins
si peu académiques a conduit à lui faire endosser la paternité
de nombre d'oeuvres médiocres ou vulgaires qu'on ne pouvait
raisonnablement attribuer à aucun «maître».
C'est toute l'ambition de ce livre que de réhabiliter cet artiste
majeur qui, avant de connaître un injuste purgatoire artistique,
figurait dans presque toutes les collections importantes du
XVIIIe siècle, depuis celle de Catherine II de Russie jusqu'à celle
du comte d'Orsay.
Loin de son étiquette de besogneux, Lagneau s'impose
au regard contemporain comme l'égal d'un Clouet par la force
brutale de son crayon, associée à une superbe souplesse d'exécution.
Pleins de verve et d'une liberté incroyable pour l'époque, ses dessins
ne sont jamais neutres et donnent vie à toute une théorie humaine
où le pauvre hère ricanant côtoie le guerrier Hadjuk polonais
aux traits fleuris. À mi-chemin entre le portrait et la figure de genre,
son oeuvre porte un regard sans fard sur la nature humaine
et palpite d'une force viscérale qui ne saurait laisser indiffèrent.
Il n'existe aujourd'hui qu'environ 350 dessins de Lagneau dans
le monde, et le musée Condé n'en possède pas moins de 48 parmi
les 2500 feuilles du fabuleux cabinet des dessins du duc d'Aumale.
Une majorité (36 feuilles) provient de la fameuse collection
d'Alexandre Lenoir.
Il s'agit du premier ouvrage consacré à cet artiste encore très
peu connu.