Marginale avant 1968, la référence à l'autogestion s'impose avec éclat dans
la France des années soixante-dix. Tout un pan de la gauche politique,
syndicale et associative s'en réclame. Le thème suscite une floraison de débats
et de publications. Le rêve autogestionnaire est porté par des luttes ouvrières,
dont Lip constitue l'archétype, mais il déborde les frontières de l'entreprise
pour irriguer ces «nouveaux mouvements sociaux» qui entendent changer la
vie quotidienne. En 1976, Pierre Rosanvallon croit pouvoir célébrer l'entrée
dans L'Âge de l'autogestion.
Un quart de siècle plus tard, le contraste est saisissant. Depuis près de vingt
ans, le mot a presque totalement disparu. Que s'est-il donc passé ? Peut-on
aujourd'hui tenter de comprendre l'émergence, l'apogée et la déshérence de
ce qui peut apparaître avec le recul comme la dernière des grandes utopies du
XXe siècle ? Pourquoi cette soudaine fortune du mot et du thème ? Quelles sont
les sources de l'autogestion ? Qui séduit-elle ? Que recouvre-t-elle en termes
de représentations, de pratiques ? Quel sens donner à cette aspiration
multiforme des individus et des groupes à l'autonomie et à la responsabilité ?
Que nous apprend-elle sur une société française en pleine mutation ?
Le «moment autogestionnaire» est derrière nous, mais certaines des
questions soulevées alors pourraient bien encore concerner notre présent.
Nous avons pris le pari que l'autogestion pouvait désormais être objet
d'histoire.