Recueils des présences féminines juives hors de la sphère privée, véritable dictionnaire des femmes juives principalement européennes, cet ouvrage présente des itinéraires de femmes de l Antiquité au début du XIXe siècle, le second couvre les XIXe et XXe siècles. Jusqu au XIXe siècle, tenues à l écart de l enseignement juif institutionnel réservé à leurs frères, que ce soit en Europe ou dans les pays arabes, les femmes juives dans leur ensemble ont peu écrit. Toutefois quelques-unes ont eu la chance de naître dans des familles où elles ont reçu une éducation plus poussée, où elles ont appris l hébreu (peu), puis progressivement plus tard l arabe, ou le yddish, l espagnol, l italien, et plus tard l allemand, le français ou l anglais. Celles dont l histoire a gardé la trace, et que Michèle Bitton fait revivre, n étaient pas forcément des écrivaines, écrivant pour être publiées. Lorsque les femmes juives ont écrit, ce fut le plus souvent des recueils de lettres, des journaux intimes, et très tôt des poésies, et dans une autre langue que l hébreu : il est remarquable de constater qu aucun écrit féminin en hébreu n a été trouvé entre ceux des grandes poétesses de la Bible (Michèle Bitton rappelle opportunément que le plus ancien poème biblique est aussi un poème écrit par une femme, Deborah, Juge en Israël, et que la Bible juive fait entendre les voix de Hanna, d Esther, de Judith, de la Sulamite) et l oeuvre au XVIIIe siècle de la marocaine Frida Adiba, et au XIXe surtout celle de l italienne Rachel Morpugo. Exclues du culte synagogal, réservé aux hommes, les filles n étaient pas instruites en hébreu. Les lettrées furent souvent des filles de familles érudites, et riches, qui apprirent d autres langues, moins taboues que l hébreu, et s exprimèrent à travers elles. Seules émergent toutefois quelques rares périodes : le début du Moyen Âge en France, l Espagne andalouse, la Renaissance italienne, la littérature yddish du XVIe au XVIIIe siècle. Michèle Bitton note qu après les poétesses bibliques, le texte le plus ancien écrit par une femme juive est celui écrit en arabe de Sara la Qurayza, probablement contemporaine de Mahomet, qui pleure dans ses vers le massacre des hommes de sa tribu, les Banu Quraiza, qui avaient refusé de se convertir. Et ses vers sont semble-t-il si beaux qu ils sont parvenus jusqu à nous à travers le Kitab el Agani, classique anthologie de la poésie arabe compilée au Xe siècle de notre ère. Plus tard, c est en France qu apparurent des lettrées. Au XIe siècle et après, ce furent les trois filles et les petites filles du grand savant champenois Rachi : estimées pour leurs connaissances talmudiques, elles étaient consultées « sur des points pratiques et certains usages ». Cela resta toutefois exceptionnel.L ouvrage est riche d enseignements, et utile à plusieurs niveaux : chaque notice présente la biographie de la personne présentée, ainsi qu une bibliographie, et pour les femmes de lettres un extrait d une de leurs oeuvres. Ce qui unit ces destins de femmes qui s illustrèrent dans des domaines très divers, c est « qu elles soient célèbres ou peu connues, [le fait qu ] elles aient toutes en commun d avoir été désignées comme juives par elles-mêmes et par les autres ». Leurs parcours, leurs oeuvres, leurs engagements sont révélateurs d une mémoire ancrée dans l histoire juive.