Comme en témoigne la culture visuelle de l'époque, la curiosité
de l'Europe moderne se porta, entre autres choses, sur l'homme :
l'homme en tant qu'organisme vivant et animé, mais aussi, à l'ère
des Nouveaux Mondes, l'homme dans sa diversité morphologique
et dans ses constructions sociales multiples. Les savants eurent
recours aux représentations visuelles du visage, du corps et des
communautés humaines des quatre coins du globe, visualisations
dont les propriétés performatives sur le plan scientifique interpellent
encore aujourd'hui. Ces images entre art et science participèrent
des dispositifs mis en place dans l'expérimentation savante et
fondèrent l'observation et le comparatisme. Elles furent aussi parfois
à l'origine de certains styles en proposant des caractéristiques
formelles «réalistes» exploitables par les artistes.
Dans ce livre, des chercheurs, d'appartenances disciplinaires
diverses (histoire de l'art, littérature, histoire, philosophie) se sont
penchés sur ces questions ainsi que sur les imaginaires du voyage
d'exploration et de l'expédition scientifique pour la période allant du
XVIe au XIXe siècle. À l'aune du corpus réuni ici, on sent que la
perception confuse de l'Européen semble progressivement maîtrisée
par un recours systématique à un arsenal méthodologique (représentation
isolée des éléments naturels, systèmes de classification,
figuration des étrangetés les plus absolues...) qui ordonne cet
apparent chaos que sont l'Amérique, l'Afrique et l'Asie à leurs
découvertes. Analysant tout au long du livre les modalités de
fabrication et d'énonciation de la visualité savante, les auteurs
rendent compte avec précision du rôle des images entre art et science
dans la détermination des savoirs naturels et la pratique des arts.