Dérivé du latin spatium, qui désigne le «champ de course» ou
l'«arène», l'espace renvoie d'emblée à la tension, à la dynamique
duelle qui l'organise. On peut même supposer qu'il n'émerge comme
notion fondamentale qu'à partir du moment où la conscience humaine
procède au découpage significatif qui consiste à opposer le profane
au sacre - ou plus simplement le masculin au féminin. Nombre de
cosmogonies imaginent d'ailleurs l'engendrement de l'espace à partir
d'un acte de division, de sexualisation. Une fois la lumière créée et
réglée l'alternance des nuits et des jours, le dieu de la Genèse met fin
au towu-bowu originel en séparant les eaux d'en haut de celles d'en
bas. L'Enuma Elish, récit babylonien de la création, devance sur un
mode plus dramatique le geste de Yahvé. À l'instant de devenir le dieu
des dieux, Mardouk affronte Tiamat, sa mère, en combat singulier, afin
d'affirmer la suprématie des divinités de la seconde génération sur
celles de la première. Il finira par couper en deux le corps de cette
génitrice primordiale pour en constituer l'univers : le ciel sera fait d'une
moitié de sa chair, la terre de l'autre moitié... À se concevoir, se
reconstruire intellectuellement, l'espace suppose donc toujours une
forme de perte, d'abstraction, de castration. Il n'est pas seulement fils
de la frontière - entre ici et là-bas, entre droite et gauche ou devant et
derrière. Il est aussi lieu de la dissolution, du manque. Il s'élabore
comme un champ de manifestation du désir. Il n'est pas que tension, il
est passion, à tout le moins élection.
Tel est en tout cas le principe paradoxal à partir duquel la trentaine
d'études réunies dans ce volume explorent l'espace européen - un
espace «littéraire» au sens large du terme - selon des méthodes qui
empruntent autant à la critique romanesque, poétique et théâtrale
qu'aux sciences historiques, politiques ou encore linguistiques.