William Faulkner s'est proclamé créateur et seul propriétaire du comté
de Yoknapatawpha. De ce comté imaginaire du Mississippi, l'écrivain
trace la géographie et conte les légendes au fil de récits «apocryphes» :
des textes qui ne cherchent pas à reconstituer l'histoire de la société sudiste, mais
plutôt à scruter la transformation de cette histoire collective en hantise personnelle
chez des personnages dont les monologues intérieurs captent les rêveries et les
ressassements secrets. Le personnage moderniste est ici une chambre d'échos où
resurgissent des bribes du discours d'autrui, mais aussi des fragments des mythes
et récits dont l'histoire collective est tissée.
Chez Faulkner, ce personnage est une créature essentiellement enfantine ; en
effet, souvent il se laisse séduire à la manière d'un enfant qui n'est pas encore maître
du langage et qui est néanmoins exposé aux discours d'autrui. Sensible au pouvoir
de ces mots, il les reprend et leur fait écho, se laisse prendre dans des programmes
narratifs tout faits au lieu de se constituer en auteur de ses propres actions et de ses
propres paroles.
Ce type de personnage est un lieu idéal pour l'observation de l'état d'enfance,
conçue ici comme état de faiblesse originelle et de dépendance à autrui qui ne
cessera de transparaître dans le rapport de l'être adulte au pouvoir. Faulkner
s'attarde sur des états de détresse infantile et montre comment ce premier état muet
ne cesse de hanter le langage. C'est pourquoi dans cette étude, William Faulkner
est rapproché d'écrivains tels que Sigmund Freud ; en effet les textes faulknériens,
tout comme les études de cas freudiennes, établissent des liens entre la détresse
première de l'enfant et toutes les réactions défensives que l'animal humain sait
élaborer pour prévenir le retour de cet état.
Les romans de Faulkner prennent donc rang parmi toutes les réflexions
anthropologiques où l'être humain est défini comme cet animal singulier qui doit
se forger ses propres défenses, du fait même qu'il traverse un état d'enfance. C'est
ainsi que les romans de Faulkner esquissent une définition très large de l'art : en
effet, toute réaction d'autodéfense y est susceptible de se transformer en
compétence, en habileté, en art de dire ou de faire. Le blues sera le type le plus
simple de l'art selon Faulkner, un art né du combat entre l'animal humain et la
mélancolie, une lutte qui est à la fois son fardeau et son privilège.