En ces temps qui voient la remise en cause, par les
plus puissants, des bases de l'ordre juridique international
et particulièrement de l'interdiction du recours
unilatéral à la force, la réédition de l'ouvrage d'Émeric
Crucé, Le Nouveau Cynée, s'imposait. Cette oeuvre est
connue certes et parfois citée, mais peu lue car quasiment
introuvable. Elle a été publiée en 1623 par un
auteur dont on ne sait presque rien, si ce n'est qu'il était
français, catholique, moine sans doute, et qu'il enseigna
dans un collège parisien. Et c'est pourtant lui qui a
élaboré le projet d'organisation internationale jugé de
nos jours le plus complet, le plus systématique et le plus
avancé de son époque.
Ce paradoxe s'explique par le pacifisme radical de
Crucé, enraciné dans son christianisme. Il fait de
la paix la valeur suprême de l'ordre international dans
une problématique étonnamment moderne. On appréciera
notamment sa mise en garde contre ceux qui
croient que «Dieu se servirait d'eux pour exterminer une
puissance qu'ils appelaient injuste et tyrannique». Sur
cette base, il se fait non pas utopiste mais précurseur de
l'internationalisme contemporain. Son pacifisme
débouche en effet sur un ordre universel, assuré par le
règlement obligatoire des différends dans le cadre d'une
organisation permanente, et soutenu par la liberté totale
du commerce ainsi que par l'unité des poids et mesures
et même de la monnaie.