La réduction moderne de la poésie au seul lyrisme
n'est peut-être pas étrangère à sa minoration, qui
l'appauvrit en la repliant sur elle-même, comme une
affaire privée, occultant ainsi la force éthique et politique
dont les poèmes sont pourtant porteurs. L'épique
est un nom possible de cette force : engageant un
rapport à l'histoire et au collectif, cette catégorie, encore
trop souvent associée à des archaïsmes, pourrait ainsi
constituer un enjeu critique pour la poésie moderne,
dont elle demeure l'impensé. Une telle approche incite
donc, au-delà de l'épopée, comme genre constitué et
daté, à réfléchir à une historicité de l'épique, comme
valeur, par une historicité des poétiques, comme leur
lieu d'invention. L'idée d'une permanence de la poésie
épique, alors, se déplace : celle d'un genre devient celle
d'un problème, à reprendre depuis la modernité. Mais
la politique d'une écriture ne recouvrant pas forcément
celle de son auteur, un tel point de vue implique d'interroger
les modes de signification spécifiques aux
poèmes. C'est ce qu'on appelle ici la voix, au sens d'une
vocalité propre à l'écriture qui met en oeuvre, comme son
mouvement même, un continu du dire à travers le dit.
La voix comme poème (ou le poème comme voix)
devient alors le lieu d'une utopie du collectif. En ce sens,
il peut sembler nécessaire, aujourd'hui, d'envisager une
épicisation du lyrisme.
C'est une telle perspective que les chercheurs ici réunis
ont explorée, dans les oeuvres d'Anna Akhmatova, Aimé
Césaire, Nâzim Hikmet et Pablo Neruda.