Très jeune, j'avais quitté ce territoire particulier dont les
habitants se vivaient comme différents afin d'échapper à cette
famille, à ce passé fait de batailles perdues, d'invasions,
d'abandons et de morts... Elle s'était constituée autour de
personnages venus d'ailleurs, irrésistiblement attirés par
l'étrange pouvoir du lieu. Pendant des décennies au travers
de leurs histoires, de leurs secrets, ils avaient bâti cette trame
qui de génération en génération relie les individus et leur
confère une identité particulière, un esprit. J'étais le dernier,
du nom, de la lignée.
Ma fuite aura été inutile. Un jour, ils m'ont tous rattrapé
grâce à cette étrange passion qu'ils se transmettaient : la
photographie.
Ils étaient revenus au travers de centaines de clichés noir et
blanc : leurs portraits, postures, uniformes, cérémonies et
événements, rien ne manquait. J'ai compris qu'on ne pouvait
leur échapper, oublier le lien originel.