Il se rince la bouche et les idées à l'abreuvoir, s'épouille au soleil, on le
salue de «sale rital», on ne l'aime pas quand le travail vient à manquer, on
l'exploite quand il y a de l'ouvrage. Il est venu de loin pour vivre ici mieux
que chez lui, le Piémontais, le Savoyard, l'Auvergnat, le Catalan, tous ritals,
des sales ritals, il y en a pour tout le monde, toujours prêt, contre quelques
pièces, pour une heure ou une journée, à rendre service. Il trouve du pain
ici, ce qu'il ne trouvait plus chez lui.
Le soir les chasse de la ville et de ses quais, ils laissent la place aux nervis
qui guettent le bourgeois attardé pour lui vendre l'invendable, au matin la
police viendra remettre de l'ordre.
«Les yeux des morts assassinés regardent toujours les étoiles», dit-on.
On les jette dans un fourgon et ainsi ils disparaissent sans sépulture, pas de
requiem pour un rital.
S'ils n'ont pas été soûlés pour compléter un équipage, on les reverra sur
le quai entre Saint-Jean et la Joliette. Ils vivent à côté des rats, et pas mieux
qu'eux et, comme eux, ils pullulent. Les rats, comme les ritals, attendent les
tombereaux à la décharge, à midi ils reviennent sur le quai vendre ce qu'ils
y ont trouvé.