Je ne l'entendais jamais dire bonjour ou bonsoir, et quand je la croisais, à
Ronda ou sur la route, elle ne faisait que des signes de la main et donnait ses
oeillets à Salam, elle le caressait aussi, quelquefois.
Je lui dis que j'allais partir un jour, et lui racontai l'histoire de Rénate.
«Tu vas la chercher, et les enfants ?, me demanda-t-elle.
- Je ne sais pas si j'ai des enfants, je vais la chercher, elle. Je veux revivre
comme avant.
- Rien n'est jamais comme avant... Tout est mort derrière nous. Tu vas marcher
dans la vase». Elle égrenait de courtes phrases, comme un métronome,
et rythmait sa litanie en donnant des coups de poing sur le matelas. «Tu veux
revoir ton passé avant d'aller plus loin, de continuer ton périple ? Sais-tu seulement
où tu vas ?
- Non... J'aimerais savoir.
- Tu n'es pas docteur, tu ne soigneras personne. Tu n'es pas architecte, tu ne
construiras rien. Que sais-tu faire dont les autres pourraient avoir besoin ? Sais-tu
seulement écouter et voir ? Sais-tu que, si tu la retrouves, et qu'elle veut bien
de toi, tu devras vivre avec un trou dans ton passé. Toutes ces années que tu
passas avec d'autres, où elle aussi était avec d'autres...
- L'oubli ?
- Non, pas l'oubli, l'absence. C'est bien pire, parce que tu aimes de loin, sans
voir, sans toucher. Tu imagines, mais cela n'est pas la vie. Tu n'as pas de vie sans
les autres, vivre seul, en croyant aimer, ce n'est pas vivre, c'est croire que tu vis,
croire que tu aimes. Il faut toucher les mêmes choses au même moment, voir un
même soleil se lever ou disparaître. Seul, tu n'as jamais vécu, et ne vivras jamais
tant que tu seras seul», dit-elle encore, puis elle se tut.
«Je te crois volontiers, lui dis-je après un long silence. Je n'ai fait qu'en croiser
«d'autres», de ceux qui vont ailleurs. Je m'écoutais sans les entendre et je préparais
mes réponses sans avoir compris ce qu'ils disaient ou me demandaient.
- Nous sommes tous comme ça, de simples reflets. Nous nous croyons secrets,
parce que personne n'écoute ce que nous disons...»