L'Étrangère qui a perdu ses yeux
dans le sable
J'ai accroché la photo au-dessus du canapé du salon, et depuis, le soir, je suis des
yeux les pleins et les déliés du sable qui se sert de la lumière pour imiter la trace
de l'eau. J'y puise une énergie vitale, j'y bois comme à une source de départ.
J'imagine que je me couvre de ce sable et le fais glisser sur ma peau. Le sable
ruisselle sur moi et s'écoule en même temps que je sens ma mémoire se dilater,
doucement, grain après grain. Mon corps est un sablier qui n'en finit pas de se
remplir. Je suis fille des terres arides. Touaregs, Sahraouis ou Djermas, je n'ai pas
encore choisi ma famille. Comme dans les contes, je laisse des traces de mon
passage. Strasbourg - Saint-Denis, Réaumur - Sébastopol, Étienne Marcel. Les
stations défilent. Les portes du wagon s'ouvrent.
Léa est née d'une mère sans souvenirs et d'un père dont elle n'a qu'une image.
Guidée par la main d'Amin, elle part sur les traces des absents qui hantent les
phrases inachevées de sa mère. D'un Paris amnésique aux confins du désert, Léa
démêle les fils de la grande et de la petite histoire. L'Algérie entre dans sa vie
par la mer. Dans un pays où le soleil brûle les yeux qui ne veulent pas voir la
honte, elle découvre les blessures réfugiées dans le coeur des hommes, sur la
terre des sacrifiés aux mains noires, baignée dans les eaux de la folie et de l'oubli.
L'écriture de Florence Miroux ouvre avec pudeur les cicatrices d'une mémoire
meurtrie en 1961. À travers le prisme du sentiment amoureux, l'auteur explore
la part silencieuse d'hommes et de femmes aux origines mêlées dans le poids
des secrets.