« Généreuse par sa dimension quasi pharaonique, écrit Hubert Bari, novatrice par son didactisme, rigoureuse en sa démarche, la Description de l’Egypte ou Recueil des observations et des recherches qui ont été faites en Egypte pendant l’Expédition de l’armée française gomme le désastre de Bonaparte et transfigure l’expédition militaire en une géniale expédition ».
Le rêve égyptien de Napoléon Bonaparte, magnifiquement évoqué dans Bonaparte devant le Sphinx de Jean-Léon Gérôme, ne quittera pas le général jusqu’à la fin de sa vie. Un an après la mort de Napoléon, Jean-François Champollion fonde l’égyptologie avec sa Lettre à M. Dacier, relative à l’alphabet des hiéroglyphes phonétiques, employés par les Egyptiens…
L’égyptologie est née, mais l’égyptomanie n’est pas morte. Parfois, mais pas toujours, l’une nourrit l’autre. Ainsi, durant tout le XIXe siècle, bien des artistes et des auteurs continuent à puiser dans les sources bibliques et classiques, à chercher l’Egypte dans les livres plutôt que dans les lieux.
Pour certains, néanmoins, les sources livresques ne suffisent pas. Le voyage en Egypte, pays d’une extraordinaire luminosité, s’impose, à la recherche des couleurs que les planches monochromes de la Description ne révèlent guère. Comme le note Elisabeth Fischer, « faire le voyage de Grèce ou d’Italie était considéré comme un indispensable pèlerinage dans le berceau de la civilisation occidentale […]. S’aventurer en Egypte, par contre, c’est aller vers l’inconnu, une sorte d’absolu de l’altérit?. N’oublions pas non plus que, à la suite du comte de Cagliostro, à l’époque, bien des francs-maçons, et plus encore d’occultistes, cherchent du côté de l’Egypte la « parole perdue », celle des prêtres initiés au grand mystère des origines.
Le voyage des peintres belges Jacob Jacobs et Florent Mols en 1838-1839 (le même hiver que David Roberts) compte parmi les premiers entrepris en Egypte par des artistes, et les critiques ne savent pas trop que faire de leurs tableaux, dans lesquels ils trouvent une « vérité […] plutôt poétique que réelle ». « Jacob Jacobs nous a rapporté de son voyage en Orient plusieurs souvenirs, lit-on ailleurs, mais nous n’osons exprimer notre avis sur l’étrangeté de cette nature orientale ».
Ainsi, à Bruxelles comme à Paris, à partir des années 1830-1840, des tableaux montrant des monuments de l’Egypte pharaonique sont régulièrement exposés. Ils donnent au public visitant les salons l’occasion de les découvrir, à une époque où circulent fort peu d’images des vestiges de l’Egypte ancienne. Bien avant les Exposition universelles, ce sont les expositions de tableaux qui permettent aux curieux de « voyager » dans des contrées inaccessibles, et d’accéder à l’inconnu.
Les tout premiers tours organisés -par Thomas Cook- ne datent que de 1869, l’année de l’ouverture du canal de Suez, pour laquelle le Belge Félicien Daury conçoit un monument couvert d’hiéroglyphes.
Une nouvelle description de l’Egypte, mais en trois dimensions et véritablement accessible à tous, a précédé l’ouverture de l’Egypte : celle réalisée à l’occasion de la nouvelle description du monde proposée par les Exposition universelles, au souci didactique manifeste.
Ainsi Owen Jones et Joseph Bonomi aménagent en 1854 une Egyptian Court sous la verrière du Crystal Palace de Sydenham, et Auguste Mariette, le créateur du Service des Antiquités de l’Egypte conçoit en 1867 un temple pour le « Parc égyptien » de l’Exposition de Paris.
Les jardins botaniques et zoologiques offrent pareillement une description du monde, au moyen des mêmes architectures, habitées cependant par d’autres figurants. Les unes et les autres participent d’une manière ou d’une autre à l’égyptomanie, qui n’est pas seulement affaire de peinture et de sculpture. Dans le cadre des Expositions, des villages entiers d’« Arabes » assurent la couleur locale ; dans les jardins zoologiques, les animaux font de même, placés dans des écrins qui évoquent leurs origines. Le temple égyptien du jardin zoologique d’Anvers, érigé en 1856 par Charles Servais pour y abriter les éléphants et les girafes, en est le plus ancien survivant. Les murs sont couverts de scènes et de hiéroglyphes, qui racontent l’acheminement des animaux d’Afrique et l’inauguration de l’édifice par la famille royale, dont le futur Léopold II. L’Egypte était aussi la porte de l’Afrique au XIXe siècle, une Afrique blanche, ne l’oublions pas.
Léopold II fera deux voyages en Egypte et rapporte une importante collection de sa visite de l’hiver 1863. Des donations importantes faites par des particuliers (Gustave Hagemans en 1861, Emile de Meester de Ravestein en 1884) précèderont son entrée aux Musées Royaux d’Art et d’Histoire, mais ceux-ci, et son conservateur, prendront une place de choix dans l’égyptologie mondiale avec l’acquisition du « papyrus Lépold II » en 1935. Son conservateur : Jean Capart, fondateur de l’égyptologie belge, l’homme qui amènera la reine Elisabeth dans la tombe nouvellement découverte de To