« Comment en sommes-nous arrivés là ? pense Francis en évitant un cycliste imprudent. Il se souvient des premières années de bonheur. Des jours qui semblaient être une suite de regards, de cette atmosphère si particulière lorsqu'ils étaient ensemble. Des moments où le moindre frôlement, la plus petite caresse, le simple fait de se croiser attisaient leurs sens et les rendaient si perméables au désir. L'envie physique précédait naturellement toute forme de réflexion. Et surtout, l'amour qui les tétanisait dès qu'ils se voyaient rendait leur vie étanche à tout le reste. Francis se rendait compte à cet instant précis, en se remémorant ces premières semaines, ces premiers mois ensemble, qu'ils avaient alors cessé d'appartenir véritablement au monde qui les entourait, mais que, sans en être conscients, ils n'existaient plus que l'un par rapport à l'autre ... eux n'en avaient cure. S'aimer ainsi gommait la perception de l'éphémère. Ils ne se sentaient pas immortels, mais ils en oubliaient leur condition de mortels. Francis souriait tout seul. Cela lui parait si lointain et si puéril quand il y pense aujourd'hui. »