Pour les pragmatistes, l’histoire n’est ni linéaire, ni cyclique. Qu’il s’agisse du monde ou de n’importe quelle société, elle est une succession de contextes (faits et valeurs étant indissociables) ou de configurations d’acteurs plus ou moins bien emboîtées ou solidaires. La vérité des choses est donc insaisissable. Tout est affaire de représentations, sinon même d’idéologies, et le réel est le résultat de l’interaction de la réalité et de ses représentations.
Dans ces conditions, selon les nombreux penseurs qui sont référencés dans ce livre (depuis l’Antiquité jusqu’à Richard Rorty, le chantre du néopragmatisme), et qui de près ou de loin s’inscrivent dans la mouvance pragmatiste, ou bien adhèrent au nominalisme méthodologique des Grecs anciens, la compréhension du monde, dénuée de toute certitude, a pour seul recours en sciences humaines et sociales, une interprétation holistique (globale et interactive des acteurs et des phénomènes) faite d’hypothèses alternatives (parce qu’elle est fondée sur la complémentarité des contraires et non pas sur le principe généralement admis du tiers exclu) de l’objet ou de la situation incriminé. A ce stade, il est loisible de souligner une convergence remarquable avec le pragmatisme de la pensée chinoise. Celle de la figure du yin/yang qui prend le monde comme une totalité en mouvement permanent, constituée par les relations entre le tout et les parties, dont la continuité est assurée par la non-exclusion mutuelle des contraires.
De nos jours, le pragmatisme méthodologique s’avère d’autant plus opportun et même indispensable pour les chercheurs en sciences politiques et sociales que leurs objets, quels qu’ils soient, sont englobés dans le Grand Tout Systémique que constitue le monde d’aujourd’hui, où tout est lié dans un enchevêtrement complexe des phénomènes, et qui est en même temps un plurivers dans le langage des pragmatistes. C’est-à-dire un espace de rencontre de cultures et de visions multiples qui implique une approche multiperspectiviste et qui rend caduque toute vision universaliste, unilatérale par nature. En effet, l’interaction globale des phénomènes naturels (le changement climatique), démographiques (l’accroissement continu et disparate de la population mondiale), pandémiques, économiques (continuité ou épuisement du système global ), culturels (retour du religieux et des identités) et civilisationnels (en corrélation avec les nouvelles super-puissances), technologiques et communicationnels, et enfin géopolitiques (basculement du monde vers l’Asie) crée des nœuds gordiens dont la régulation, si elle peut se faire, ne saurait suivre un cheminement autre que pragmatique.