Les deux hommes sont debout, accoudés au bar, et scrutent, dos au barman, la grande salle qui s’offre à leur vue. C’est un salon huppé, décoré à l’anglaise, le bar occupant l’angle droit du fond. Les nombreuses appliques fixées aux murs jettent une lumière timide, à peine suffisante pour leur faire comme une auréole, donnant ainsi à l’ensemble de l’endroit une atmosphère d’intimité, et, sans le lustre majestueux suspendu au plafond, éclatant de mille feux, les gens et les choses auraient été noyés dans la pénombre. Les décors, beaucoup de bois verni, sculpté par moment d’imaginaires créatures marines, ponctué de quelques cuivres brillant comme l’or, augmentent le sentiment de chaleur bienveillante qui récompense le visiteur pour le froid et la neige qui règnent dehors. Les serveurs, d’un pas ferme et sans précipitation, silencieusement, naviguent entre les tables bien espacées. Le maître d’hôtel, qui se veut aussi discret qu’une lettre anonyme, ne perd cependant rien de ce qui se déroule dans la salle, et au moindre signe d’un client, se retrouve devant lui comme par transposition miraculeuse, légèrement incliné vers l’auguste personne pour recueillir son souhait. Un bruit de murmures circule. L’assistance est plutôt masculine, et quelques rares dames. Les hommes, souvent âgés, ornés de belles moustaches et de bacchantes sel et poivre ou sel seul, sont en frac ou en smoking ; parmi eux quelques-uns fument le cigare. Les dames, en concurrence d’élégance, avec leurs chapeaux multicolores sur la tête, telles des inventions fantaisistes, rient avec discrétion ou avec éclat, parlent posément ou avec volubilité, selon leur âge. C’est « Le Café Royal ».