Concours d’écriture 2026 : le texte gagnant
Du 11 mars au 8 avril 2026, nous vous avons proposé de nous envoyer vos textes autour de la thématique de la transmission, dans le cadre de notre grand concours d’écriture ! Après deux éditions réjouissantes en 2024 et 2025, nous avions hâte de découvrir le cru 2026, et nous n’avons pas été déçus : vous êtes 232 à avoir répondu à notre appel et à nous envoyer vos écrits.
Notre jury était composé de 8 collaborateurs Recyclivre : Anthony, Clara, Emilie, Gwendal, Inès, Jesse, Johan et Mathilde. Nous avons tous consacré des heures à vous lire et à sélectionner nos histoires favorites. Nous avons le plaisir de vous faire découvrir le texte qui a obtenu le coup de cœur du jury, « Le bouton rouge », écrit par Sarah Jeancour. Bonne lecture !
Le bouton rouge
Quand j’essayais, moi, le fil refusait presque toujours d’entrer du premier coup. Je levais pourtant l’aiguille vers la lampe, l’œil droit fermé, comme si cela pouvait aider. Ma grand-mère me regardait faire avec ce petit sourire à elle, me laissant, le fil et moi, nous débrouiller ensemble.
C’est elle qui m’a appris l’art de faire entrer un fil dans le chas d’une aiguille. Elle l’humidifiait d’un bref passage sur la langue, le pinçait entre deux doigts, l’enroulait sur lui-même et l’enfilait presque sans regarder. Une seconde plus tard, il était à sa place.
Aux côtés de ma grand-mère, j’y ai toujours connu une boîte à couture : une vieille boîte à biscuits cabossée qui sentait le fer et la lavande. Et, posé à part sur le couvercle renversé, ce bouton rouge, épais, plus beau à mes yeux que tous les autres. Elle disait : celui-là, pas touche. Il a déjà vécu son histoire. Alors pour me distraire, elle m’apprenait à faire un nœud solide sans épaissir le tissu, piquer à l’envers pour que ça tienne mieux, et laisser un peu de jeu au fil pour que l’étoffe respire. Avec elle, il y avait toujours dans mes mains de quoi tenir. Je crois qu’elle m’aimait ainsi.
De mon enfance, j’ai le souvenir d’une cuisine petite et jaune de fatigue où le papier peint se décollait au-dessus du radiateur. Ca m’amusait d’en soulever un peu plus le bord. Ma mère allait et venait d’une pièce à l’autre, ramenait du linge dans une manne sur sa hanche et pestait pour une ampoule cassée ou un lave-vaisselle en panne. Il me semblait qu’elle portait la maison autrement que Nanou : moins avec les doigts mais davantage avec le dos. Nous étions trois : ma grand-mère avec ses mains à raccommoder, ma mère avec son dos à porter, et moi qui regardais pour apprendre.
De temps en temps, Nanou levait les yeux de son ouvrage pour me parler d’ailleurs et j’avais toujours l’impression qu’elle en revenait. Elle lisait beaucoup : pas pour briller, mais avec une faim qui lui était intime. Il y avait souvent, près de sa boîte à couture, un livre ouvert à l’envers pour ne pas perdre la page, et dans sa bouche certaines histoires me semblaient avoir vraiment eu lieu. Elle répétait que le monde était plus grand que la rue où l’on était née et qu’une femme ne devait pas laisser sa vie se refermer sur elle comme un tablier qu’on noue trop serré. Ensuite elle revenait à sa couture. Il y avait dans ses mains une sûreté qui me rassurait plus que les verrous aux portes de notre building de banlieue. Même si ses doigts étaient un peu tordus aux jointures, le fil lui obéissait.
-Donne-moi ton gilet, disait-elle.
Ou bien la jupe. Ou le pull. Il manquait presque toujours quelque chose à quelque chose dans cette maison. Le bouton rouge, lui, nous regardait toujours. Je le voyais chaque soir, posé là près de la boîte, dans une petite soucoupe ébréchée. Mais lui, on ne le cousait jamais sur rien. Il n’allait ni sur les gilets d’école ni sur les vestes de travail. La première fois que j’ai tendu le doigt vers lui, ma grand-mère a dit, sans élever la voix :
-Pas celui-là.
-Pourquoi ?
-Parce que.
Quelques jours plus tard, peut-être parce qu’il pleuvait depuis le matin, elle a ajouté :
-Il vient d’un manteau.
Puis, après un silence :
-D’un manteau d’avant.
J’imaginais un manteau long, serré à la taille, avec un grand col qu’on relève contre le vent. Un manteau qui aurait connu les gares, les attentes et les rendez-vous mouillés. Un manteau qui n’était plus là, mais dont le bouton était resté.
Un soir, alors qu’elle défaisait l’ourlet d’une robe, j’ai eu l’audace de demander :
-Il était à qui, le manteau du bouton ?
Elle a mis du temps à répondre.
-À moi. Enfin presque.
Il y avait dans ses yeux couleur myosotis une lueur que je ne lui connaissais pas. Comme si, derrière la vieille femme au gilet gris et à l’odeur de savon et de soupe, une autre était restée debout quelque part, jeune encore, droite dans le froid, les mains élégantes, avec ce manteau sur les épaules.
-C’était un beau manteau ?
-Trop beau pour moi.
Elle n’en a pas dit davantage et a dévié la conversation vers la guerre et les jours où elle jouait les contrebandières en cachant dans la doublure de ses jupes du beurre ou d’autres victuailles.
Quand Nanou est morte, ma mère et moi avons vidé ses armoires sans méthode, à fouiller dans les poches d’un fantôme. Nous étions encore trois, d’une certaine manière : ma mère qui repliait, moi qui ouvrais, et Nanou partout dans l’ordre têtu des choses. Dans le tiroir du bas, sous des napperons repris cent fois, il y avait un cahier à couverture noire. Pas un journal ; plutôt une suite d’articles et de villes, la vie d’un homme notée de loin. J’ai reconnu quelques noms dans les histoires racontées : Essaouira, Alger. Ces ports où il m’a semblé qu’elle y avait posé les pieds. Ou quelque chose d’elle. Et dans la boîte à biscuits, parmi les épingles, le bouton rouge dormait toujours. Je l’ai pris dans ma main : il m’a semblé plus léger que dans mon souvenir.
-Tu connais son histoire ? ai-je demandé à ma mère.
Elle a souri. Puis elle m’a raconté qu’un bal avait eu lieu dans une ville voisine et que Nanou, fille de fermier, avait emprunté à la fille du pharmacien un manteau rouge, trop élégant pour elle. C’est ce soir-là qu’elle l’avait rencontré : l’homme du carnet noir. Pas une amourette. Pas quelque chose qu’on oublie. Ils avaient passé le week-end à fouler les rues, à marcher longtemps, sans presque jamais se lâcher. Nanou disait qu’après cela, elle aurait pu mourir et qu’elle avait connu de la vie ce qu’elle voulait en connaître.
-Pourquoi s’être quittés alors ?
Ma mère a haussé les épaules.
-Il ne l’a pas quittée. C’est elle qui est partie.
Il était d’un monde qui n’était pas le sien. Il aurait bien fallu, à un moment, dire qui elle était derrière ce manteau rouge emprunté. Ma mère disait qu’elle s’était tue avant d’avoir à le faire et qu’elle avait préféré disparaître. Le manteau avait été rendu à la pharmacienne avec un bouton manquant. Celui-là s’était défait cette nuit où ils avaient ri trop fort, ou marché trop vite, ma mère ne savait plus. Elle savait seulement ceci : ma grand-mère l’avait gardé, et jamais recousu.
-J’aurais tant aimé l’apprendre d’elle.
Ma mère n’a pas connu son père, sinon à travers ce carnet noir et ce bouton rouge que Nanou avait gardé. Moi non plus, je n’ai pas connu le mien. Ce jour-là, j’ai regardé autrement les trous du bouton.
Les années ont passé et je ne suis pas partie sur les routes. Mais j’ai aimé comme elles. C’était peut-être notre manière à nous de voyager.
Un matin de novembre, j’ai ressorti mon manteau rouge, celui que je mets les jours de pluie et de fatigue. Il lui manquait un bouton au milieu. Je me suis assise à la table de la cuisine et j’ai sorti la vieille boîte à biscuits. Elle sentait toujours le fer et la lavande. Le bouton rouge était là alors je l’ai posé un instant sur mon manteau, juste pour voir. Puis j’en ai pris un autre, par fidélité.
Lorsque j’ai coupé un morceau de fil, je l’ai humidifié d’un bref passage sur la langue, je l’ai pincé entre deux doigts, et le fil a trouvé le chas du premier coup. Je connaissais déjà ces gestes. Ils étaient passés de ses mains aux miennes sans que je m’en aperçoive. J’ai cousu lentement, en entrant par l’envers et en laissant un peu de jeu pour que l’étoffe respire, et le bouton a pris sa place. Au lieu de chercher les ciseaux, j’ai porté le fil à ma bouche, je l’ai tenu entre mes dents et j’ai mordu.
Ma main est venue se poser sur mon ventre. Il n’y avait encore rien à voir. Rien qu’une promesse minuscule. Quelque chose de presque rien, mais déjà là. Alors j’ai pensé à leurs mains, aux siennes, à la mienne, à tout ce qui se transmet sans bruit, et à tout ce qui s’interrompt. Ma paume s’est refermée un peu plus sur mon ventre et je t’ai promis cela : il n’y aura pas, pour toi, un trou de plus dans le bouton.
Sarah Jeancour
48 thoughts on “Concours d’écriture 2026 : le texte gagnant”
J’ai vraiment adoré
Ces souvenirs de vie avec sa grand-mère..
C’était tellement vrai et émouvant
Je vous félicite Sara
Continuez
C’est très prometteur
J’étais en haleine jusqu’au bout
Bravo Sarah, quel superbe texte !
C’est très intense en émotions et je comprends ce besoin de se souvenir pour transmettre 🙂
Bravo Sarah pour ce texte qui relie avec finesse mémoire, amour, absence et transmission.
Magnifique histoire pleine de sensibilité et d’émotion Sarah…et qui me touche tout particulièrement.
Ma Grand Mère adorée cousait elle aussi et sa boîte à couture en bois était pour moi un véritable trésor petite…
Beaucoup d’émotion en vous lisant…
Très beau, très émouvant
Merci 😉
Bravo pour ce texte tout emprunt de douceur, de respect et de poésie …
Merci Yvette.
Émouvant ! C’est fluide, précis et tellement prégnant.
Merci Frédérique 🙂
Quel beau moment passé à vous lire, avec autour de moi une légère teinte de rouge tellement apaisante. Merci
Plaisir au rouge qui vous accompagne 🙂
Quelle jolie histoire! agréable à lire,simple ,humain,beau .La transmission est si belle,le partage important . Les émotions remontent au fil du texte.Bravo Sarah et continuez d’écrire car vous avez un vrai don!!
Merci à vous 🙂
Plein d’émotions, mes yeux brillent, la chaleur des souvenirs m’enveloppe. Bravo et merci
Merci 🙂
En vous lisant, j’ai visualisé les boîtes à coutures de mes deux mamy(s) conservées dans mon bahut après leur décès. Je me suis revu auprès d’elles lors de leurs travaux d’aiguilles. Nanou c’est un peu d’Alberte, un peu de Solange… Un texte si doux, comme le chaud regard d’une grand-mère. Merci. Je rêve, pour vous d’un recueil de fragments, autour de ces moments privilégiés, dans sa cuisine, dans sa chambre, dans son jardin à Nanou. Pourquoi pas ? Serge.
Plaisir à imaginer Alberte et Solange sortir de leur boîte à couture 🙂
Félicitations Sarah, c’est magnifique et très émouvant…!
Merci Sophie
Bravo pour ce texte, sensible, émouvant, pudique vous avez une « belle plume ».
Merci et bon choix du jury Recyclivre
Françoise
L’émotion se tisse au fil des mots, quelle étoffe familiale magnifique et bouleversante ! Un immense bravo pour votre écriture !
Bravo!
Récompense méritée! Votre récit est magnifique et mériterait une suite et une publication.
On a vraiment envie d’en savoir plus sur ces 3 générations et la 4eme en devenir!
Continuez d’écrire, vous êtes faite pour ça Sarah!
Aude, une lectrice qui aimerait avoir ou prendre le temps d’écrire…
Un texte émouvant qui fait remonter des souvenirs d’enfance ! bravo pour l’écriture et l’idée !
Bravo, c’est magnifique !
J’en ai les larmes aux yeux.
Tellement magnifique et émouvant !
Bravo ! votre texte est très subtil, bien écrit, vous montrez tellement joliment votre sensibilité !
vous avez du talent, continuez !
Bravo pour ce très beau récit, juste, émouvant et captivant jusqu’à la dernère ligne.
Très joli texte, simple, bien construit, mais tellement rempli de souvenirs et d’émotion.
Félicitations
Un récit très émouvant!
Merci Sarah
Avec vos mots, leur agencement, les vides parmi les pleins du récit, je suis avec Nanou, votre mère, vous et ce petit être en devenir …
Vos vies me semblent si belles par ce que vous en laissez entrevoir, ce que nous avons, grâce à votre délicatesse, pu en imaginer.
Votre talent est incroyable
Marie Sarah
Une jolie petite pépite qui m’a mis les larmes aux yeux ! Quand les transmissions se font de génération en génération sans que l’on en comprenne les causes et que l’on ne se rend pas compte des conséquences … J’ai beaucoup aimé … et vous n’avez rien à envier aux auteurs publiés ! Félicitation !!!
Quelle magnifique surprise que ce texte ! Irrésistible.
Merci pour cebeaux textes. Des souvenirs reviennent et des bons moments partagées entre nos générations. Bravo et continueée à écrire, c’est tellement touchant.
Très beau texte !
Un texte impossible à lâcher, une belle écriture, simple et fluide, très émouvat: j’adore
Catherine
J’en ai eu les larmes aux yeux. L’écriture est votre compagne, ne la quittez pas. Bravo et merci …
Très belle histoire, les « non dit » sont toujours difficiles à percer. Cette histoire doit nous faire comprendre qu’il faut toujours dire les choses même si elle sont déchirantes pour celui qui les dit mais tellement réconfortantes pour celui qui écoute.
Bravo encore pour cet écrit.
Fabien
Une nouvelle d un écrivain professionnel
Vous savez raconter avec saveur
C est une madeleine de Proust qui m. enveloppe plein de douceur et de vérité
Merci c est une belle parenthèse de vous lire
Merci pour ce texte qui sent bon l’enfance et la nostalgie…doux comme un roudoudou fabriqué sur le bord de la cuisine…
c’est un très beau texte les détails le décor sont bien racontés on se représente bien la scène dans la tête.
j’ai essayé d’écrire le mieux possible ce que j’ai ressenti à la lecture de ce texte, mais je n’ai pas le talent de l’auteur du texte
Merci à Recyclivre pour le partage de ce très beau texte ! Et merci à l’autrice de nous offrir ce temps suspendu de lecture…
Merci Sarah pour ce beau moment, touchant de nostalgie, de douceur, de poésie et de féminité tissant les liens profonds qui nous rattachent à notre lignée. Merci pour ce partage.
Ce bouton nous emmène vers le choix de l’indépendance d’une femme, choix transmis à sa fille et petite fille. Le toucher, l’odeur et l’on revit les moments chéris chez mémé, moments transmis je l’espère à ma petite fille . Que d’émotions !!!!
Un texte touchant qui renvoie à l’enfance pour ceux qui comme moi ont connu leur grand-mère.
Merci et bravo à vous Sarah.
Bravo pour cette nouvelle si sensible et bien écrite
Quelle belle histoire !!!!
Pleine d’amour, de bienveillance et d’humilité.
Elle m’a fait un coup au cœur et fait presque venir quelques larmes.
Félicitations Sarah !
Magnifique, émouvant, touchant! N’arrêtez pas d’écrire !
Merci pour ce texte !
Marie 🙂