Les biographes du général de Gaulle ne se sont sans doute pas suffisamment penchés sur un épisode de sa vie. Les candidats reçus à Saint-Cyr devaient effectuer un stage en corps de troupe avant d'intégrer l'École. Au cours de l'année durant laquelle se déroulait ce stage, les élèves officiers apprenaient les rudiments de la vie du soldat, suivaient les différents pelotons pour "monter en grade" : caporal, sergent. A l'issue de la formation, la vie du conscrit n'avait plus de secrets pour eux et d'autre part, ils avaient dû en "baver" pour gagner leurs galons en compagnie de volontaires vigoureux, ambitieux et souvent dotés d'une autorité naturelle. Les futurs officiers avaient acquis le sens du commandement et donnaient des ordres sans complexe à ceux qu'ils avaient côtoyés, au même grade, quelques semaines auparavant. Lors des exercices de vie en campagne, de Gaulle avaient remarqué que, malgré la fatigue d'une journée éreintante, le chef de section obtenait de ses soldats harassés un effort supplémentaire pour aller chercher du bois sec, organiser un feu, faire cuire le "frichti" pour tout le détachement. D'autres, pendant ce temps, installaient les tentes, préparaient le campement, organisaient les tours de garde ou encore pansaient les petits bobos dus aux marches interminables. Le repas pris, le repos attendait les hommes, le chef était le dernier à s'allonger. Ses hommes étaient rassasiés et à l'abri des mauvaises surprises.Pour de Gaulle, c'était une révélation : les soldats possédaient des trésors d'énergie, savaient donner le meilleur d'eux-mêmes et être solidaire dès lors que le chef faisait appel à l'effort et de l'unité. En revanche, lorsque rien n’était organisé, les soldats se débrouillaient pour s’alimenter et organiser le bivouac tant bien que mal. Le rendement de la section s’en ressentait immédiatement.Après la tourmente de la première guerre mondiale, le capitaine de Gaulle qui n'avait rien oublié de ses leçons d'élève officier, rencontre des difficultés à s'intégrer dans une corporation où les meilleurs sont tombés au champ d'honneur. De plus, il peine à alerter le commandement sur la nécessité d'adapter l'armée à la menace allemande. La guerre perdue, il a toutes les peines du monde de rassembler les combattants dans un contexte où les Anglais et les Américains sont aux leviers de commande et que, bizarrement, ils tiennent le chef des Français Libres en piètre estime.La libération de Paris arrive enfin et constitue son triomphe et lui fait oublier bien des tourments.Mais, il lui faut peu de temps pour s'apercevoir que les Français délaissent le chemin de l'effort et de l'unité. Et chacun de se remettre à faire cuire sa petite soupe dans son coin. De Gaulle démissionne.Rappelé à la barre en 1958, il imagine au vu des succès économiques et diplomatiques qui s'accumulent qu'il a enfin converti les Français aux vertus de l'union et de l'effort. Mais les événements de Mai 1968, un référendum rejeté, le rappellent à la dure réalité : les Français lui semblent rétifs à l'effort et n'ont guère de goût pour l'unité. Il quitte définitivement le pouvoir.