2 juin 2026 - Avis rédigé par Pierre P.
Après l'abîme, la cime
Avec "La belle", écrit à l'orée de ses quarante ans, Mathieu Terence offre plus que le récit en douze jours, douze stations - une révolution zodiacale complète -, de noces alchimique avec sa mort, avec sa vie, dans un combat de et pour l'âme: une psychomachie dont le soleil incantatoire de l'Andalousie est l'arène primitive, une fournaise terrestre qui enfanta le Cante Jondo, le "chant profond" dont Lorca évoquera la chthonienne transcendance ou "trandescendance": "C'est profond, véritablement profond, plus encore que tous les puits et toutes les mers qui entourent le monde, beaucoup plus profond que le cœur actuel qui le crée et que la voix qui le chante, parce qu’il est presque infini. Il vient des races gitanes, traversant le cimetière des années et les frondes des vents fanés. Il vient des premières larmes et du premier baiser.»
A son tour Mathieu Terence traverse le cimetière des années aux côtés de sa louve, sa mort, "femme foetale", dont il éprouva, à neuf ans, placé en réanimation et nourri par perfusion, la froide majesté d'une présence originelle auprès de laquelle, confie-t-il, "je sentis me quitter toute volonté sinon celle de me résoudre à son mauvais vouloir".
Cette rencontre initiatique se fit non seulement le levier d'un éveil intérieur, destituant à ses yeux l'homme conventionnel, triste espèce toute puissante, de ses (dys)fonctions planétaires, mais elle scella en lui l'anneau destinal de secrètes fiançailles que tout lecteur dans l'âme de Novalis, de Kleist et de Hesse saluera. De ce premier baptême de feu en première ligne avec sa mort, l'auteur accéda en lui à cette "Humanité qui naît surtout aux heures de crise" (Pierre Teilhard de Chardin), celle qui vous révèle une fois pour toutes que "la vérité de la vie est plus loin, ailleurs et au-delà de l’asservissement de la sensibilité et de l’intelligence à des conventions qui, en vérité, les arrêtent et les mutilent", écrit Monique Castillo dans un essai .
Eros et Thanatos se tiennent tôt au chevet d'un garçon que la ruine parentale - la chute sociale d'un père, de souche paysanne basque, devenu ingénieur chimiste -, ravit brutalement à un amour d'enfance, à l'incandescent éveil charnel, et à une vie dans la capitale française. Ce désastre d'un amour perdu doublé d'un exil frappe à nouveau l'enfant devenu homme et c'est par l'écriture, hier comme aujourd'hui, que Mathieu Terence renaît de ses cendres "jusqu'à ce que vie s'ensuive". Lorsque toutes les voies du vivre s'éloignent, perce dans la voix "l'envie de parler la langue natale de l'amour".
Testament de Vie, Vita nuova et Ars Poetica, "La belle" est à Mathieu Terence ce que son "Livre païen", son "Livre nègre" était à Rimbaud, une œuvre au noir qui se résout dans le plain-chant cosmique d'un rayonnant désir originel. Il convient de citer ici la célébration de l'acte créateur qu'en donnait Berdiaev: "c'est seulement dans l'acte créateur que l'homme l'emporte sur l'oppression et l'esclavage des influences externes. L'acte créateur révèle la priorité absolue du soi, du sujet, sur le non-soi, l'objet; mais en même temps il frappe directement aux racines de l'égocentrisme, car il est pour l'essentiel un mouvement de transcendance du soi. Par nature, il est individuel et absolument rebelle, impliquant un conflit entre le soi et son environnement social; mais par son pouvoir libérateur, il se situe au pôle opposé de l'autosuffisance, élevant l'homme vers une réalité illimitée et infinie."